À l’été 2022, au siège d’Atos, à Bezons, Nourdine Bihmane voit un symbole se dresser au milieu d’une crise : le bureau de direction du septième étage. Le président du conseil d’administration le réclame. Lui accepte de s’installer ailleurs et revient à ce qui compte alors à ses yeux : tenter de préserver les emplois de 55 000 salariés de Tech Foundations, la division historique du groupe. Ce jour-là, le développeur devenu dirigeant choisit de ne pas confondre pouvoir et responsabilité.
Son parcours, de la région de Saint-Chamond à Madrid en passant par Princeton, n’a pourtant rien d’une ligne droite. Fils d’un ouvrier marocain, il a grandi avec des obstacles bien concrets et des portes que d’autres semblaient déjà avoir refermées. Aujourd’hui à la tête de Konecta, il défend une idée simple face à l’intelligence artificielle : la technologie peut transformer les métiers, mais elle ne remplace ni l’écoute ni la capacité à donner confiance. Son histoire ne propose pas de recette de réussite ; elle montre comment une carrière peut se construire en refusant certaines cases et en apprenant, parfois dans l’urgence, à exercer le leadership.
- Un premier refus décisif : en classe de 5e, il conteste une orientation vers un CAP de couvreur.
- Un parcours technique : après une formation au CNAM, il rejoint Atos en 2000 et y passe plus de vingt ans.
- Une prise de responsabilités dans la crise : en 2022, il devient co-directeur général au sein d’une direction collégiale.
- Un nouveau chapitre : depuis avril 2024, il dirige Konecta, un groupe qui compte 120 000 collaborateurs.
- Une conviction pour l’IA : faire de la machine un outil au service des personnes, et non une raison de les écarter.
Le portrait de Nourdine Bihmane, du développeur au dirigeant
Bien avant les bureaux de direction, il y a l’arrivée en France, à quatre ans, depuis les montagnes du Moyen-Atlas. Le français lui semble alors une langue inaccessible ; une assistante maternelle lui apporte ses premiers repères et l’encourage à ne pas se décourager. Plus tard, la séparation de ses parents le pousse à prendre des responsabilités familiales : aider sa mère dans les démarches, traduire les courriers, accompagner le quotidien.
En 5e, une conseillère d’orientation l’imagine couvreur et lui propose un CAP. Il refuse. Il pense notamment à son père, ouvrier dans une fonderie, dont la santé a été abîmée par l’amiante, mais aussi à cette envie persistante d’apprendre. La décision ne supprime pas les difficultés ; elle lui permet de poursuivre ses études et de choisir lui-même la suite.
Une orientation refusée, une carrière à construire
Une tante l’accueille en région parisienne et l’aide à poursuivre le lycée. Dans ce nouvel environnement, les livres, les discussions et les idées élargissent le champ des possibles. Il obtient son baccalauréat avec mention ; son père célèbre la nouvelle en achetant un mouton. Le succès scolaire est réel, mais les codes des classes préparatoires à Jussieu lui restent d’abord étrangers.
Il tente médecine, échoue de peu au concours, puis découvre l’informatique en observant les écarts de salaire entre son père et un ami entré dans le secteur. Il se forme au CNAM, le soir, tout en travaillant. Cette trajectoire ne relève pas d’une reconversion spectaculaire : elle tient plutôt à une série de choix, d’apprentissages et d’ajustements. Le développeur trouve dans le numérique un terrain où sa curiosité peut devenir métier.
Atos : la promotion qui l’a placé au cœur de la crise
En 2000, Nourdine Bihmane entre chez Atos comme architecte de systèmes d’information. Il y construit une carrière de plus de vingt ans et travaille notamment aux États-Unis, à Princeton. Pour sa mère, sa carte de visite est alors la preuve visible d’un chemin parcouru depuis les montagnes du Maroc. Pour lui, l’expertise technique ouvre sur d’autres responsabilités : comprendre les équipes, les clients et les décisions qui dépassent le code.
À l’été 2022, sa promotion au poste de co-directeur général intervient dans une période particulièrement agitée pour Atos. Les tensions de gouvernance et la situation du groupe rendent le rôle difficile. L’épisode du bureau réclamé au septième étage concentre cette épreuve : il renonce au symbole et choisit de se consacrer à Tech Foundations et à ses 55 000 collaborateurs.
| Période | Étape du parcours | Ce qu’elle engage |
|---|---|---|
| 2000 | Entrée chez Atos | Une expertise d’architecte informatique et une carrière au long cours |
| Été 2022 | Nomination comme co-directeur général | Des responsabilités de direction dans une crise majeure |
| Mars 2024 | Départ d’Atos | La fin de plus de vingt ans au sein du groupe |
| Avril 2024 | Prise de fonction à la tête de Konecta | Un nouveau périmètre de leadership, auprès de 120 000 collaborateurs |
Le management comme arbitrage entre symbole et essentiel
Ce moment révèle une conception du management moins attachée aux signes de statut qu’à la tâche à accomplir. Dans une entreprise sous pression, un dirigeant ne peut pas tout contrôler ; il doit choisir où placer son attention et rendre lisibles ses priorités. Pour Nourdine Bihmane, l’enjeu immédiat était alors la continuité des activités et le sort des équipes.
Cette expérience éclaire aussi son passage chez Konecta, où il prend la direction du groupe en avril 2024. Il ne s’agit pas d’un simple changement de titre : l’échelle, les métiers et les attentes évoluent. Le leadership consiste désormais à accompagner une transformation technologique sans réduire les salariés à des coûts ou à des fonctions remplaçables.
Chez Konecta, une vision de l’innovation centrée sur l’humain
À Madrid, Nourdine Bihmane décrit l’intelligence artificielle comme un nouvel instrument plutôt que comme un remplaçant. L’image du chef d’orchestre lui permet de poser la question autrement : comment faire travailler ensemble les outils et les personnes, plutôt que d’opposer les deux ? Cette approche ne nie pas les bouleversements à venir ; elle insiste sur le rôle des choix humains dans leur déploiement.
Un soir d’hiver 2024, sa fille lui demande si l’IA pourrait faire son métier. Il lui répond en distinguant la capacité à produire une réponse de l’expérience d’une émotion. Une machine peut simuler certains échanges, mais elle ne ressent ni peur ni espoir. Dans cette différence, il situe une part du travail humain : écouter ce qui inquiète et aider à envisager une suite.
Transmettre l’accès aux études et aux métiers
Son engagement ne se limite pas à la stratégie d’entreprise. À la présidence des Entretiens de l’Excellence, il participe à des actions destinées à rendre les parcours et les métiers plus accessibles aux jeunes. À Casablanca, dans le quartier de Hay Mohammadi, il intervient aussi auprès de jeunes en rupture de parcours autour du prompt engineering, un domaine lié à l’usage des outils d’intelligence artificielle.
Les droits d’auteur de son livre Rester humain, publié en 2026, sont reversés à l’association. Le geste prolonge un fil déjà présent dans son histoire : l’orientation reçue trop tôt peut enfermer, tandis qu’une rencontre ou une information au bon moment peut rouvrir des possibilités. Ce qui reste, c’est moins une méthode à reproduire qu’une attention à porter aux portes que l’on ouvre — ou que l’on ferme — aux autres.
Pour un jeune développeur qui découvre aujourd’hui le management, son parcours rappelle qu’une évolution vers la direction ne se résume pas à une promotion. Elle suppose de changer de regard sur son métier, d’apprendre à décider avec d’autres et d’assumer les conséquences de ces décisions. La trajectoire de chacun dépend de son contexte ; l’écoute, la curiosité et le souci des équipes, eux, peuvent se travailler.
Qui est Nourdine Bihmane ?
Nourdine Bihmane est un dirigeant franco-marocain du secteur technologique. Après plus de vingt ans chez Atos, il prend la direction de Konecta en avril 2024.
Pourquoi son orientation en classe de 5e a-t-elle marqué son parcours ?
Une conseillère lui propose alors une orientation vers un CAP de couvreur. Il refuse et poursuit ses études, porté par son envie d’apprendre et par le souvenir du travail éprouvant de son père en usine.
Quel rôle a-t-il occupé chez Atos ?
Entré dans le groupe en 2000 comme architecte de systèmes d’information, il y exerce différentes responsabilités et devient co-directeur général à l’été 2022, pendant une période de crise.
Quelle est sa vision de l’intelligence artificielle ?
Il défend une innovation qui augmente les capacités humaines plutôt qu’une technologie pensée pour remplacer les personnes. Il met notamment en avant l’écoute, l’empathie et l’accompagnement du changement.
Quelle association préside Nourdine Bihmane ?
Il préside Les Entretiens de l’Excellence, une association qui contribue à l’égalité des chances et à l’accès à l’information sur les études et les métiers.








